Notre salon Arletty: dès le début des années 1930, Arletty est devenue une figure érotique, ce dont témoigne ce portrait de Moïse Kisling, datant de 1933. Crédits : © Moïse Kisling / ADAGP, Paris 2012 / Photo © Studio Monique Bernaz, Genève.
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lundi 9 décembre 2013

Savannah Bay


Madeleine. – Je    ne     mourrai     pas     (temps)     tu le sais ?
Jeune femme (mouvement de la tête, elle sait). - Oui
Madeleine.  - Si moi je mourrais, tout le monde mourrait, alors… ça n’existe pas…
Jeune femme. - C’est vrai.
Madeleine.  - Ce ne serait pas possible que tout le monde…    tout le monde…
Silence. Et puis égarement.
Jeune femme. - Non, ce ne serait pas possible
Madeleine. - Non
                Temps.
Jeune femme (la regarde, éperdue).-
Votre voix est devenue indécise, assourdie.
Madeleine.- ça arrive, ça arrive, je l’entends.
Jeune femme (douceur).- Vous ne comprenez plus que très peu de ce qu’on vous dit.
Madeleine.- oui, très peu de ce qu’on dit. (Temps). Quelques fois rien.
Jeune femme (lent).- vous êtes effrayante…
Madeleine.- effrayante…
Jeune femme.- Oui.
Madeleine.- Sans doute. Je n’ai plus peur de la mort. (Temps). Cela doit faire une différence.
                 Silence.
Jeune femme (douceur).- Un certain jour, un certain soir, je vous laisserai pour toujours (elle montre la salle). Je fermerai la porte, là (geste), et ce sera fini. Je vous embrasserai les mains. Je fermerai la porte. Ce sera fini.
            Silence. La Jeune Femme le fait, elle embrasse les mains de madeleine qui se laisse faire. La       jeune femme cesse d’embrasser madeleine, elle la  regarde.
Madeleine (effroi).- quelqu’un viendra chaque soir pour voir… Et pour allumer les lampes… ?
Jeune femme.- Oui. (Temps). Et un jour il n’y aura plus de lumière. Ce ne sera plus la peine qu’il y ait de la lumière.
                     Silence.
Madeleine.- Oui. C’est ça. On écoutera. La respiration aura cessé.
                     Silence. Madeleine regarde la Jeune Femme.
Madeleine.- Et toi, où seras-tu ?
Jeune femme.- Partie. Différente pour toujours. Mondaine. Pour toujours sans vous.

Savannah Bay (Extrait)
Une œuvre de Marguerite Duras.
Les éditions de minuit.

mardi 5 février 2013

Savannah Bay


Madeleine est comme hantée par une mémoire lézardée à partir du chant. Le silence s’installe entre les deux femmes.
Madeleine reste dans  cette sorte d’égarement provoqué par la chanson. Et la jeune femme dans une attention profonde de Madeleine, la guettant pour ainsi dire non seulement en raison de son lien à elle mais aussi en raison de la passion de connaissance dans laquelle elle la tient. Elles  ne se regardent pas. Se parlent cependant.
Jeune femme (ton très réfléchi).- c’est vous que j’aime le plus au monde : (temps).plus que tout ce que j’ai vu. (Temps). Plus que tout ce que j’ai lu. (Temps). Plus que tout ce que j’ai. (Temps). Plus que tout.
Madeleine (égarée, presque épouvantée)
- moi… ?
Jeune femme.- oui.
Madeleine.- Ah.
Silence.
Madeleine fronce les sourcils, méfiante comme à l’approche d’un danger. Elle essai de comprendre, elle n’y parvient pas, elle devient presque comique de ce fait qu’elle ne comprend pas.
Madeleine (voix basse).- pourquoi me dire ça aujourd’hui…
Jeune femme (temps, prudence).- qu’est ce qu’il y a aujourd’hui
Madeleine regarde ailleurs comme confuse.
Madeleine.- j’avais décidé de demander qu’on ne vienne plus me voir autant… enfin… un peu moins…
Pas de réponse de la jeune femme.
Madeleine (sourire d’excuse).- je voudrais être seule ici ; (elle montre autour d’elle.) seule. (violence soudaine, elle crie). Que personne ne vienne plus.


Savannah Bay (Extrait)
Une oeuvre de Marguerite Duras.
les éditions de minuit

Edith Piaf - Les mots d'amour - Chanson française par chansonfrancaisetv

Margo Timmins - If I Should Fall Behind [Bruce Springsteen]

jeudi 20 décembre 2012

Savannah Bay


Madeleine
Qu’est-ce que c’est ?
Jeune femme
C’est jean et Hélène. Ils ont apporté un disque pour vous. (Temps).  Ils sont repartis.
Madeleine
Ah bon…
La jeune femme caresse les mains de madeleine, les embrasse. La voix de la chanteuse cesse.
Jeune femme
Vous reconnaissez cette chanson ?
Madeleine (hésitation)
C’est-à-dire… un peu…
Temps long.
Jeune femme
Je vais la chanter et vous, vous répéterez les paroles.
Madeleine ne répond pas. Elle fait une légère moue. La jeune femme la regarde avec gravité.
Jeune femme
Vous ne voulez pas ?
Madeleine
Si… Si… je veux bien…
La jeune femme continue à regarde madeleine avec une gravité intriguée. Madeleine passe la main sur le visage de la jeune femme.
Madeleine
Vous êtes ma petite fille ?
Jeune femme
Peut-être.
Madeleine (cherche)
Ma petite fille ?... ma fille ?...
Jeune femme
Oui, peut-être.
Madeleine (cherche)
C’et bien ça ?
Temps. Silence Madeleine ferme les yeux et caresse la tête de la jeune femme comme une aveugle le ferait. La jeune femme se laisse faire. Et puis Madeleine lâche la tète, ses mains retombent, désespérées.
Madeleine (temps)
Je voudrais qu’on me laisse tranquille.
Jeune femme
Non.
La jeune femme prend les mains de madeleine et les pose sur sa propre tête pour qu’elle continue à caresser « la troisième absente ». Les mains de madeleine retombent encore désespérées. La jeune femme abandonne.  Mains inertes des deux femmes.
Jeune femme
Vous vous ennuyez ?
Madeleine
Non.
Jeune femme
Jamais ?
Madeleine (simple).
Jamais.
Silence. La jeune femme chantonne « les mots d’amour ». On dirait que Madeleine cherche d’où vient le son Arrêt du chant. Puis la jeune femme commence à chanter la chanson de façon ralentie tout en prononçant les paroles de façon très intelligible.

Savannah Bay (Extrait)
Une oeuvre de Marguerite Duras.
les éditions de minuit